20 juillet 2006

1ère partie du livre : la ville et ses espaces

Voici la première partie de ce que JF Champeaux appelle un peu pompeusement "notre livre" :

Redécouverte de l’espace public

la stagiaire : Dans tous les livres que j’ai lus sur la question, les auteurs disent que depuis une dizaine d’années, c’est le grand retour de l’espace public dans les villes. On le voit à Lyon, Nantes, Tours, Bordeaux : on chouchoute les centres-villes, on limite la circulation automobile, on redonne de la place aux piétons, on amène le plus possible des arbres et de la verdure, on réaménage les berges des fleuves... Tout est fait pour inciter le citadin à sortir de chez lui et à redécouvrir les attraits de la ville.
l’architecte : C’est un virage qui signe la volonté de tourner le dos à la société capitaliste du tout privé, tout individuel, pour redécouvrir que la ville est un espace d’échanges, constituée de lieux qui appartiennent à tous, une vaste coopérative...

s : Une ville, c’est des pleins et des vides, des espaces bâtis et des espaces non bâtis. Les vides comme les rues, les places, sont des points de repère dans une ville. Aujourd’hui, de nombreuses villes mettent autant de soin à créer des vides que des bâtiments. Ce ne sont plus des espaces résiduels ou déstructurants mais des éléments essentiels, constitutifs d’une ville.
C’est à partir de ces espaces vides que l’on construit les immeubles, les maisons : ils s’implantent par rapport à la rue, au parc, soulignent une perspective, s’alignent ou non, peuvent lui tourner le dos...
a : Oui. Et c’est pour cela que, dans le cadre de l’aménagement de l’espace Saint Melaine, je soutiens que les choses n’ont pas été faites dans l’ordre. On connaissait le dessin du bâtiment municipal et des immeubles ainsi que leur implantation, avant même de connaître l’espace qui les justifie : la place centrale. Cet aménagement conditionnerait, en principe, l’architecture de la future mairie, pas l’inverse. Mais non. Dans la ZAC secteur Saint Melaine, l’espace public vient après. Vous voulez faire un espace républicain ? Une place ronde ? Etes-vous sûr que ça va aller avec le bâtiment ? Tant pis... Est-ce qu’une place ronde aurait amené le lauréat du concours de la mairie à faire un bâtiment carré ... par contradiction ou équilibre ?
s : C’est vrai qu’on ne peut pas parachuter un immeuble à l’architecture aussi belle soit-elle, dans n’importe quel lieu ou non lieu. En pleine campagne, on n’ira pas construire une tour, de même qu’en ville un chalet.
a : Pourquoi pas ? La ville c’est aussi la diversité architecturale.
s : D’accord, mais je pense quand même qu’une ville comme Chantepie n’accueillera pas des gratte-ciel comme Lyon ou Paris. Comme si l’audace architecturale se mesurait à la taille de la ville. Le cadre, le lieu a donc bien une influence sur l’architecture du bâti.
a : Nous reparlerons de tours plus tard, mais pourquoi pas à Chantepie ? Surtout qu’à Chantepie, on a l’ambition d’être le plus beau quartier d’une métropole ; alors une tour, pourquoi pas ?
s : Pour en revenir à nos moutons, l’espace public doit primer en ville parce que c’est lui qui crée la ville. Au Moyen Age, les premières villes sont nées du commerce, du troc et de l’échange entre les hommes. C’est le commerce qui a nécessité les premières places pour le marché, les carrefours routiers pour le transit de marchandises... D’ailleurs, les premières places de marché étaient réduites pour permettre la diffusion de l’information par le bouche à oreille.
a : Le premier espace public démocratique était surtout l’Agora grecque, le lieu de la parole publique. Le droit à la parole, c’est la liberté.
L’espace public est le lieu où tous les hommes peuvent s’exprimer, le seul endroit où la parole est libre et dans lequel tout le monde est à égalité. C’est le seul lieu qui permet la confrontation des inégalités sociales et qui affirme qu’elle doit être débattue.
s : Par conséquent, il doit être le plus neutre possible. L’anonymat des lieux rejaillit sur les personnes, permettant le respect des individus et de leur originalité.

Densité du bâti et espaces libres

s : Au fait, on voit bien que l’espace public est indispensable dans nos villes, mais comment faire pour le conserver ?
a : Il n’y a pas beaucoup de solutions : il faut admettre de construire en hauteur pour libérer de l’espace au sol, il a trop de valeur.
s : Vous voulez refaire les tours des années 1960, laides, tristes, délabrées, celles qu’on appelle des cages à lapins ? Je ne suis pas sûre que vous rencontriez beaucoup de succès auprès des promoteurs, des élus ou du citoyen...
a : Pourquoi tout le monde se braque dès qu’on parle de tour ? Sont-elles vraiment si critiquables que ça ? On met sur le dos des tours les causes de tous les problèmes sociaux des quartiers en difficultés. Est-ce que les problèmes ne viennent pas plutôt de la trop grande concentration de population précaire ? d’un urbanisme monofonctionnel qui ne prévoit ni équipement ni commerce de proximité de qualité ? d’une carence paysagère et en espaces publics qui remplace les espaces verts par des parkings à perte de vue ou qui crée d’immenses espaces verts non entretenus et délaissés ? de la priorité donnée aux voitures sur les piétons, faisant ainsi disparaître la convivialité des petites rues et des places ?...
s : En gros, il faut faire comme avant les années 1960 ? des cités jardins ?
a : Non ! Mais dans le monde, les tours s’élèvent sans nous demander notre avis.
Pour moi, une tour peut se concevoir comme un village : elle a des halls qui accueillent comme une place, des circulations qui rappellent les rues, on discute avec son voisin sur le toit de l’immeuble, espace grand luxe où l’on respire et profite de l’immense paysage, où l’on vient fumer sa cigarette ou jouer sur cette terrasse paysagée.
s : Pendant que nous y sommes, la tour pourrait accueillir tous les services : pressing, secrétariat, shopping, courses, garderie...
a : En Finlande, il y a bien un sauna dans le hall et une laverie... Vive la copropriété de demain ! 

Recherche de la dimension symbolique de l’espace public

s : Créer un espace public, c’est offrir un espace aux habitants. L’aménager, c’est lui faire raconter une histoire ; c’est proposer aux habitants de découvrir un récit au gré d’une rue, d’une façade ou d’une place.
a
: Un espace public, c’est surtout le lieu de la parole publique. Sous l’Antiquité, qu’elle soit grecque ou romaine, c’était là que se décidait la vie de la Cité. Nous vivons dans une république et sous un régime démocratique : nous allons replacer le citoyen au cœur de l’aménagement de la ville comme il est au cœur des institutions !
s : Le citoyen est acteur de la vie publique. C’est lui qui détient la souveraineté nationale et qui influe, par son vote et sa parole publique sur la vie de la Cité. C’est dans la rue qu’il descend pour donner son opinion. La rue est au citoyen et cette prise de conscience est un véritable bulletin de vote, disait en substance l’Académie nationale des arts de la rue à son premier congrès en 1978.
a : C’est pourquoi un espace public est intrinsèquement un espace républicain et révolutionnaire. En France, la révolution fait partie de notre patrimoine. Notre fête nationale commémore un événement révolutionnaire et elle est populaire ! Il faut voir l’engouement suscité dans toutes les villes pour le 14 juillet : on ose les couleurs dans le ciel, on danse sur la place publique avec les pompiers, on sort les buvettes et les stands des bonnes œuvres... C’est LA fête franchouillard qui attire les familles avec les enfants et les vieilles tantes. Vive la république ! ... c’est ça notre place Saint Melaine.
s : Indépendamment de cet aspect révolutionnaire, l’espace public est aussi par essence un espace urbain : ce sont les villes qui ont mené les grandes révoltes parce qu’elles offraient les espaces d’expression nécessaires. Le paysan ne manifestera pas dans son champ, il ira à la ville.
a : C’est donc le citoyen qui fait la vie publique, comme un acteur fait le spectacle. L’aménagement de l’espace Saint Melaine va alors reprendre tous les codes du théâtre populaire : une scène, des personnages, une mise en scène... et en hommage à nos classiques, respections les unités de temps, de lieu et d’action.
s : La devise de la République est Liberté, Egalité, Fraternité : comment traduire ces valeurs ? Un espace républicain peut-il se décliner sur le mode du théâtre ?
a : Question piège... je plonge à Saint Melaine... j’imagine...

               Libertéun parc dessiné par les promeneurs au fil des passages. C’est l’unité de temps
               
Egalité une scène sur laquelle tous les citoyens sont acteurs. C’est l’unité de lieu.
               
Fraternité
échange, débat et partage autour d’une bibliothèque libre en plein air. C’est l’unité d’action.
s : J’ai trouvé une citation d’André Guillois, auteur humoristique, qui correspond bien à ce qu’on veut dire : « Dans la plupart des pays, les citoyens possèdent la liberté de parole. Mais dans une démocratie, ils possèdent la liberté après avoir parlé. »
a
: C’est vraiment ça. On nous rebat les oreilles des valeurs de la République, mais a-t-on le courage de les appliquer réellement ? Sommes-nous vraiment libres et égaux ? Il faut oser appliquer les principes républicains ! Ce n’est pas facile mais la démocratie nous y contraints. J’espère que l’espace public de Saint Melaine permettra aux hommes d’être égaux et d’exprimer leur liberté et la fraternité.
... Un espace public ne doit pas seulement être beau. Il a un statut officiel, une fonction noble qui doit être respectée : il appartient à tous les hommes en commun. Cette valeur doit primer dans le dessin d’un espace public ; ce n’est pas son esthétique.
s
: D’accord. Mais, il ne faut pas brusquer les gens. J’ai discuté avec les cantepiens : ce qu’ils préfèrent dans l’aménagement d’un espace public, c’est sa beauté (les fleurs, les arbres...). En même temps, ils admettaient qu’une œuvre d’art, donc quelque chose qui peut déstabiliser et qui n’est pas esthétique au premier abord, ne les dérangerait pas...

Rôle du symbole

s : Ce serait une bonne idée de rendre sa symbolique à l’espace public ! En France, on a trop tendance à oublier les valeurs républicaines. En somme, en sensibilisant le promeneur qui traverse l’espace Saint Melaine à la liberté, à l’égalité et à la fraternité ou en tout cas en lui rappelant ces valeurs, l’espace public aurait un rôle un peu éducatif.
a : Stop ! Attention à ne pas se placer dans une position pédante qui consisterait à dire que nous savons tout et qu’il faut l’enseigner au citoyen qui ne sait rien. L’élu, et surtout l’architecte, ne sont pas supérieurs au citoyen et leur rôle n’est pas d’enseigner la bonne conduite ou de dire ce qu’il convient de faire.
En revanche, on peut raconter une histoire, comme une grand-mère qui lit un conte à ses petits-enfants. Raconter, c’est aussi témoigner et attendre une réponse. Mais comment le dire sans être doctrinal, pédant ou moralisateur ?
...Le concepteur de l’espace public est-il un dictateur, un laxiste lénifiant ou un professeur doctrinant ? (dure réalité d’un métier !)
s 
: D’accord sur le symbole, mais concrètement que faisons-nous ?

Ca vous a plu... la suite arrive bientôt...

Posté par champeaux à 11:42 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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